Le sens spirituel de la Septuagésime : l’exil du cœur

À mesure que s’éloignent les dernières lumières de l’Épiphanie, l’Église nous fait entrer dans un espace liturgique singulier et souvent mal compris : la Septuagésime. Son sens spirituel ne réside pas dans des observances extérieures spectaculaires, mais dans une lente et profonde conversion du regard intérieur. Loin d’être un simple vestige historique, cette période est une maîtresse de sagesse pour l’âme qui cherche Dieu.

L’expérience fondamentale : l’exil

Le cœur de la Septuagésime est une expérience spirituelle fondamentale : celle de l’exil. 70 jours avant Pâques, l’Église ne nous propose pas d’abord un jeûne, mais un constat. Par la commémoration du péché originel (lue dans le bréviaire), elle nous replace devant notre condition d’héritiers d’une nature blessée, d’expatriés du Paradis.

Cet exil n’est pas géographique, mais ontologique. Nous habitons un monde qui porte la marque de la Chute, et nous portons en nous-mêmes cette fissure. La liturgie de ce temps nous fait goûter à cette nostalgie sainte, ce «mal du pays» de l’âme pour la patrie céleste. Nous sommes les fils d’Israël «aux bords des fleuves de Babylone», incapables de chanter le cantique parfait sur une terre étrangère. L’exil n’est pas un désespoir, mais une prise de conscience : notre vraie citoyenneté est ailleurs.

Le silence de l’Alléluia : une pédagogie du désir

La manifestation la plus frappante de cet exil est le silence de l’Alléluia. Cet acclamation, «Louez le Seigneur», est le chant de la Liturgie céleste, le souffle de la Jérusalem d’en-haut. Le retirer n’est pas une punition, mais une pédagogie divine d’une profonde délicatesse.

En nous privant de cette joie chantée, l’Église ne nous prive pas de la joie tout court. Elle en cultive le désir. Elle sait que l’on n’apprécie la lumière qu’après avoir marché dans la pénombre, que l’on ne savoure le retour qu’après avoir éprouvé l’éloignement. Ce silence, qui s’étendra jusqu’à la Vigile Pascale, creuse en nous un espace intérieur. Il transforme une louange parfois routinière en une aspiration brûlante. Quand l’Alléluia ressuscitera, ce ne sera plus un simple mot dans un livre, mais l’explosion d’une attente comblée.

Un temps de redressement intérieur

La Septuagésime est donc un temps de redressement du regard. Les textes liturgiques nous y aident :

  • La parabole des ouvriers de la onzième heure (Évangile du dimanche) nous rappelle que l’appel de Dieu est une grâce imméritée, et que l’heure de travailler à notre salut, c’est maintenant, dans cet exil même.
  • Le récit des épreuves de saint Paul (Sexagésime) nous montre que le chemin vers la patrie passe par la lutte et l’endurance.
  • La Transfiguration (Quinquagésime) nous offre, à l’orée du Carême, un avant-goût de la gloire qui transfigure toute exil. C’est l’éclair qui illumine le but du voyage.

Spirituellement, nous sommes invités à faire l’inventaire de nos propres «exils» : les attachements qui nous éloignent de Dieu, les bruits qui couvrent sa voix, les fausses patries où nous cherchons à nous établir. C’est le moment de se demander : « De quoi suis-je exilé ? Et vers quelle Patrie vraiement est-ce que je soupire ? »

Préparation au combat

Enfin, la Septuagésime est la mobilisation avant la bataille. Le Carême sera le combat spirituel, le désert du face-à-face avec notre faiblesse et avec le Tentateur. On n’entre pas brusquement dans un tel combat. Il faut un temps pour rassembler ses forces, vérifier ses armes (la prière, le jeûne, l’aumône), et surtout, fixer son objectif.

Ce temps nous donne cette grâce : il nous permet d’entrer dans le Carême non pas par contrainte ou par habitude, mais avec une intention délibérée et un désir mûri. Nous ne jeûnerons pas pour jeûner, mais pour nous libérer des chaînes de l’exil. Nous prierons moins pour remplir un devoir que pour orienter notre cœur vers la seule Patrie.

Conclusion : la Sagesse de l’attente

Dans un monde obsédé par l’immédiateté et la satisfaction sans délai, la Septuagésime nous apprend la sagesse de l’attente active. Elle réhabilite le manque comme lieu de croissance, le silence comme espace de la Parole, l’exil comme chemin vers la maison.

Vivons donc ces jours non comme un vide, mais comme une attente sanctifiée. Laissons le silence de l’Alléluia résonner en nous comme un appel. Acceptons de nous sentir un peu étrangers ici-bas, pour que grandisse en nos cœurs l’inespérance nostalgie du Ciel. C’est ainsi, bien préparés et le cœur droit, que nous pourrons entrer dans le désert du Carême, non comme des condamnés, mais comme des pèlerins sûrs de leur destination.